Vie associative

Jets d'encre, l'asso' qui (se) pose des questions

ou «Association nationale pour la défense et la promotion de la presse d'initiative jeune» (mais c'était un peu trop long, comme ce sous-titre, d'ailleurs)
© Jets d'encre

Jets d'encre accompagne les jeunes dans la création ou le développement d'un journal. Qu'ils soient au collège, au lycée, ou dans l'enseignement supérieur, ces journalistes entre 11 et 25 ans démontrent qu'ils savent tout aussi bien questionner le monde qui les entoure que s'interroger sur leurs propres pratiques. Rencontre avec Morgane Roturier et Amine Tilikete, tous deux bénévoles à Jets d'encre.

C'est quoi Jets d'encre ?

Amine : C'est l'asso' nationale de défense et de promotion de la presse jeune. Ça passe par des projets qu'on organise chaque année, pour des jeunes de 11 à 25 ans, qu'ils soient dans le cadre scolaire ou non. On propose aussi des formations, des outils, et des ressources au format papier et sur notre site.

L'asso' a la particularité d'être entièrement gérée par des jeunes, qui ont eux-mêmes l'âge du public. L'âge maximum pour faire partie du Conseil d'Administration de Jets d'encre est fixé à 25 ans, et donc à 25 ans on est vieux, et on doit quitter Jets d'encre.



Ça fait plusieurs années que la moyenne d'âge du CA est de 20 ans. Ce sont généralement des étudiants qui viennent de sortir du lycée et qui s'investissent un peu plus dans le CA de l'asso'. Nos locaux sont à Paris mais on fonctionne en réseau : les initiatives sont florissantes dans certaines régions de France, et les réseaux locaux sont un peu autogérés par des bénévoles.





Morgane : La presse jeune, c'est un phénomène massif, présent sur tout le territoire, où les jeunes décident de s'emparer de l'outil média pour embrasser leur liberté d'expression. Et ces jeunes rencontrent souvent de la censure. L'asso' existe aussi pour leur donner des outils, pour s'exprimer, pour organiser des réunions, pour créer de belles maquettes, mais aussi pour savoir de quoi ils ont le droit de parler, de quoi ils n'ont pas le droit de parler, comment ils ont le droit de s'exprimer...



D'où le dispositif SOS Censure... ?

En savoir plus sur le dispositif



Où s'arrête la liberté d'expression ?



Morgane : À la loi. Il y a des choses, qui sont dans les textes de loi, que les médias n'ont pas le droit de faire et leur liberté s'arrête juste là, donc elle va assez loin, quand même.



L'autocensure est quelque chose que vous observez souvent ?



Morgane : L'une des formations que l'on propose aux jeunes s'appelle « Droit et déontologie ». On leur apprend jusqu'où ils peuvent aller, et on se rend compte que dans la plupart des cas, ils s'autocensurent.

Dans les jeux de questions/réponses qu'on organise, à la question « Publieriez-vous cet article ? », qui parle assez crûment de sexualité, la plupart d'entre eux ne veulent pas le publier, parce qu'ils pensent qu'on ne peut pas parler de sexualité sur la place publique.



Amine : Il y a un grand enjeu dans le milieu scolaire et universitaire. On a ce préjugé que les étudiants se doivent une certaine retenue dans leurs propos alors que c'est pas forcément le cas. On parlait de sexualité et de politique mais cela concerne aussi le domaine religieux par exemple. Quand on est en formation et qu'on leur apprend qu'ils sont quasiment soumis aux mêmes lois que la presse pro, ils tombent des nues - comme nous-mêmes sommes tombés des nues « à l'époque »... il y a 5 ans, quoi (rires).





Blogueurs, influenceurs, youtubeurs, journalistes... diriez-vous que les jeunes font la part des choses entre les différents types d'émetteurs ?




Morgane
 : L'association consacre une partie de ses activités à l'éducation aux médias. On travaille avec le CLEMI, et c'est une grosse partie du travail qu'ils effectuent, et que nous soutenons.



NDR : Le CLEMI est le Centre pour l'éducation aux médias et à l'information. C'est un opérateur du ministère de l'Éducation nationale.

Les médias, ils peuvent se les approprier. Et en s'appropriant l'outil média, je pense qu'ils participent à démêler tout ça.



Amine : Les médias jeunes, et particulièrement les médias lycéens, se sont emparés des journaux assez fortement depuis les années 90. Ce qui a impulsé la création de l'asso', mais effectivement tout ce qui est « média citoyen », comme « Bastamag », le « Bondy Blog », qui ne sont pas si nouveaux que ça.

On estime que chacun a droit à la parole. Un journal est un très bon moyen de prendre la parole au lieu d'attendre qu'on nous la donne.




Il y a aussi la question du regard médiatique sur les jeunes : ils peuvent se réapproprier leur propre image, par des médias. C'est aussi pour ça qu'on fait partie du collectif « Stop aux clichés sur les jeunes », dans lequel on fait de la veille médiatique sur les reportages qui parlent des jeunes.



(Vidéo partagée le 28 septembre 2017  depuis la page Facebook du collectif)

Fake news, « infobésité »... le paysage médiatique est complexe. Quelles sont selon vous les priorités de l'éducation aux médias en 2018 ?



Morgane : Pour ne parler que des jeunes qu'on rencontre dans le cadre de l'association, ils se sont approprié l'outil média ou sont en train de le faire. Y a pas de confusion pour eux, et j'en suis impressionnée, de cette capacité à aller chercher l'information - et de l'information pertinente - avoir des points de vue qui sont très pertinents eux aussi, une lecture de la société qui est très impressionnante.

Ils en parlent en revanche beaucoup, des fake news, et ont un regard critique très impressionnant sur ce sujet.




Amine : Il y a beaucoup d'accompagnement pédagogique sur ce sujet, en milieu scolaire, et nous on s'y insère « de côté », notamment par des projets avec des partenaires comme la Ligue de l'Enseignement. 



Le meilleur moyen pour nous de lutter contre les fake news, c'est de se rendre compte de la pratique journalistique et de ses mécaniques.






Morgane : À mon sens, il n'y a de toute façon pas de public plus prioritaire qu'un autre pour faire de l'éducation aux médias. Cela peut jouer un rôle à tout âge.



Vous font-ils des retours sur la défiance qui peut exister vis-à-vis de la presse et des journalistes ?



Amine : Ce qu'on voit, c'est que ce sont des sujets récurrents dans leurs productions. Des réflexions sur les médias eux-mêmes, sur le lien qu'ils ont avec la presse... ces sujets reviennent assez régulièrement.




Morgane : C'est là que ça ne concerne plus que de loin les actions de l'association.



On se rend compte que la création de médias jeunes se fait souvent en réflexion aux médias professionnels, avec l'envie de porter une autre parole, une parole alternative, une autre vision de la jeunesse et du monde, et souvent une vision beaucoup plus inclusive.



Parlons de votre festival « Expresso »...


Morgane : C'est le festival de la presse d'initiative jeune, qu'on organise chaque année avec la ville de Paris. C'est un des plus gros événements organisé par l'association. 2 jours dans un gigantesque gymnase, où on réunit 300 jeunes journalistes, répartis entre 30 rédactions, et qui viennent de toute la France. 300 participants arrivent le samedi midi, repartent le dimanche après-midi, et entre temps, ils doivent faire un journal, de A à Z. C'est la promotion de la presse jeune dans une ambiance festive.

Amine : C'est un bon bordel.
Morgane : Ouais, c'est ça, « l'ambiance festive », c'était pour dire « gros bordel ».




Morgane : Et donc on leur impose des sujets, mais on leur impose aussi de faire la fête (sourit), on leur impose de faire plein de choses pendant le festival et il en sort une qualité de travail impressionnante. Le samedi, on organise deux conférences-débats ; on invite notre partenaire, Reporters Sans Frontières, qui fait tous les ans une conférence-débat.


Amine : L'an dernier, sur Lux Leaks et les lanceurs d'alerte.



Morgane : Et l'autre conférence change d'intervenant tous les ans. L'an dernier, c'était Générations Cobayes, par exemple.




Amine : Il y a tout un aspect « représenter sa rédac' ». Le dimanche, il y a une remise de prix pour les meilleures productions mais aussi des prix pour l'ambiance, les stands, et chaque rédac' vient déguisée avec une thématique particulière, c'est souvent l'objet chaque année de trucs assez fous. Vraiment fous. Certains ont des moyens limités, et ils débarquent de l'autre bout de la France avec une tente et un déguisement, c'est chouette. On a des catégories de publics : journaux lycéens, journaux collégiens, journaux étudiants et les journaux de quartiers et de villes, qui sont les journaux hors scolaire. On cherche aussi à récompenser les dessins de presse, avec un prix de la meilleure Une.


Morgane : Ce qui est impressionnant à Expresso, c'est que le festival rassemble tout notre public.



Le plus jeune a toujours 11 ans, et le plus vieux a toujours 25 ans.



Il y a donc des échanges qui se créent entre ces publics ?



Morgane : Oui, en fait, c'est ça Expresso. On leur donne un espace avec des tables et des chaises, et ils doivent partager cet espace pendant une bonne vingtaine d'heures. Les interactions créent de belles choses, que ce soit en termes d'ambiance, mais aussi de productions.



Un mot sur votre concours « Kaleidoscoop » ?



Morgane : C'est très chouette d'avoir un concours national. Cela offre une belle visibilité aux journaux. On les récompense avec des dotations qui les aident à pérenniser leur média : appareils photo, ordinateurs, imprimantes...



Amine : Et Jets d'encre s'engage à envoyer à chaque rédaction participante une « fiche conseil ». Les 300 et quelques rédactions qui ont participé l'année dernière ont reçu une fiche avec les points à améliorer et une redirection vers des ressources, celles de l'asso' mais aussi celles qu'on a pu réaliser avec Animafac, avec le CLEMI ou la Ligue de l'enseignement.

Même si une rédaction ne gagne pas, elle a un retour, et il y en a beaucoup qui apprécient simplement ce retour. L'idée n'est jamais de rabaisser qui que ce soit, parce que faire un journal, c'est déjà génial.




Certains journaux sont même créés spécialement pour participer au concours.



Des exemples de journaux étudiants bien installés ?


Amine : « L'insatiable », qui existe depuis 20 ou 25 ans, et qui est le journal des étudiants de l'INSA de Lyon. Il a un format particulier en plus. Niveau maquette, l'idée est de produire un journal papier, en très grand format, un peu comme « Le Monde ». Depuis 2 ou 3 ans, il y a pas mal d'initiatives étudiantes inter-universitaires, notamment à Paris. Il y a aussi tous les journaux étudiants qui ne sont pas liés à des établissements et qui se lancent à l'échelle nationale. « Business », « Propos », « KIP »...


Morgane : Il y a aussi des rédactions que l'on côtoie depuis des années et d'autres qui « vivent le phénomène étudiant », donc une promo' crée un journal, s'en va, et il n'y a plus de journal.


Amine : La durée de vie moyenne d'un journal jeune c'est 2 ou 3 ans, mais ça correspond soit aux années de lycée soit à une promotion dans l'enseignement supérieur. L'immense majorité ne dure pas.



Dans votre Livre Blanc, vous déplorez un manque de reconnaissance envers les journalistes de la presse jeune, et formuliez des recommandations. Où en êtes-vous sur cette problématique ?



Amine : On s'est bougés.

Et puis on a un outil de reconnaissance, qui est la carte de presse jeune, que nous éditons chaque année, et qui n'a pas vocation à remplacer la carte professionnelle mais qui est un symbole de reconnaissance et en même temps d'appartenance des jeunes à un même mouvement, celui de la presse d'initiative jeune. Cette carte est adossée à une charte des journalistes jeunes, qui est une charte de déontologie, et de revendication de droits.

Elle a une portée symbolique, mais les jeunes peuvent l'utiliser pour avoir des accréditations presse.

> Consulter des extraits du Livre Blanc

Quelles évolutions pour Jets d'encre, au regard de l'évolution des médias ?


Morgane : On a changé nos statuts lors de notre dernière université d'été, pour ouvrir nos activités non plus seulement à la presse web et papier mais aussi webradio et web tv. Le gros chantier pour nous, c'est d'adapter nos ressources, nos outils, nos formations et nos événements, ce qu'on a commencé à faire notamment en proposant des formations dédiées à ces médias, mais le but est de monter en puissance là-dessus.


Amine : Il y a deux mouvements. 



Morgane : Moi ça m'intrigue beaucoup que les jeunes restent sur le support papier, et en fait, ça apporte quelque chose dans la « communauté de vie » où le journal est implanté. Le fait de distribuer son journal, ça marque les gens. Beaucoup complètent ce format papier avec des outils numériques pour des questions de réactivité. Faire un journal papier quand on est jeune, ça prend des semaines voire des mois. Il a existé des journalistes jeunes qui ont fait un journal papier quotidien. Ils ont tenu...


Amine
 : ... 3 semaines ?



Qui dit format papier dit aussi question d'accessibilité et de prix. Dans nos formations, des jeunes posent la question de vendre ou non leur journal, c'est la prise de tête absolue.



Amine : Je fais des formations depuis 5 ans, et c'est juste mon expérience de bénévole à Jets d'encre qui parle, mais il y a toujours la problématique suivante : « On veut rendre accessible notre journal à un plus grand nombre, donc on va le distribuer gratuitement, et puis en plus certains lecteurs n'ont pas l'argent pour l'acheter » et en même temps certains nous disent « On a fait un objet, ça nous a pris du temps, on aimerait bien une gratification ».

Ils se posent les mêmes questions que la presse professionnelle, y compris sur les liens avec la publicité, sur le modèle financier. Au lycée, la question se pose moins car ils peuvent souvent se faire subventionner par les fonds de vie lycéenne, idem pour l'université avec le FSDIE. Mais certains veulent voir plus grand, parfois monter des projets plus ambitieux et la question du modèle économique se pose.


Morgane : Beaucoup disent que faire un journal web c'est beaucoup plus simple parce que ça ne coûte rien, mais cela implique quand même de se déplacer, d'aller à des événements, et donc tout ça c'est un modèle économique à penser ; on fait une formation sur ce sujet d'ailleurs.



Autre chose ?



Morgane : Oui, les R2J2 ! On aime bien les mots qui ne veulent rien dire. Les R2J2, c'est les Rencontres régionales des journalistes jeunes.



Rien à voir avec Star Wars, du coup ?

Morgane : Rien à voir.
Amine : Et pourtant...




Morgane : On propose gratuitement aux jeunes d'une même région, année après année, de participer à une journée complète de formation gratuite. C'est un moment d'échanges et de rencontres qui est très chouette et cette année on en fait une à Paris et une autre à Limoges.



Amine : C'est ouvert à tous les jeunes. Ceux qui ont un journal, qui veulent l'améliorer ou se confronter à d'autres pour échanger et aussi ceux qui veulent créer un journal mais n'ont pas les clés pour le faire. Le matin, on a des ateliers plutôt généralistes sur la création d'un journal, les questions de droits et déontologie ; et l'aprèm' on va davantage dans les détails, par exemple « intégrer une interview audio dans un article pour le web ». Ces ateliers-là, on les fait toujours en collaboration, soit avec des journalistes professionnels, des dessinateurs de presse, soit avec des partenaires de l'association.

La journée est gratuite, les frais de transport sont pris en charge par l'association, le petit-déjeuner aussi ; faut pas hésiter !



Le midi, il y a un débat mouvant, sur la presse jeune en général, qui change chaque année et on accepte (sourit)... on propose aux encadrants, aux accompagnateurs scolaires de venir et on leur créé un parcours spécifique sur la place de l'adulte dans un média jeune. Cela permet aussi de laisser les jeunes entre eux dans les ateliers, et ça permet de libérer un peu plus la parole.


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1ère publication : 31.01.2018 - Mise à jour : 1.02.2018