🗨️ Interview | « On s'engage pas juste pour sauver les pandas »

Même si personne n'a rien contre les ursidés de Chine, au contraire

Étudiantes à AgroParisTech, Amélie Charoy et Mégane Laurent tentent de faire bouger les lignes, sur leur campus, et dans les têtes. Discussion autour du développement durable, des petits gestes et des grands engagements. Au sein de leurs associations respectives, le NOISE et le FAYA, elles organisent avec d'autres étudiants Transition[s], une journée de réflexion et d'ateliers ouverte au public dans le cadre de la Fête de la science.

Dans le cadre de la Fête de la science, la journée Transition[s] aura lieu le 13 octobre à AgroParisTech > Plus d'infos sur l'événement



Quel rôle concret peuvent jouer les étudiants dans ces transitions (écologiques, entre autres) ?

Mégane : Ça commence par les petits gestes du quotidien. Il y en a beaucoup, beaucoup (beaucoup).

J'invite tout le monde à consulter le site cacommenceparmoi.org. Le créateur a testé pendant 1 an - 365 jours - une action par jour pour limiter son impact. Le site est super bien fait, il y a toutes les actions possibles, selon ce qu'on peut dépenser, ce qu'on veut investir comme temps.

On peut y trouver plein d'idées : s'engager dans un projet, faire ses courses dans un supermarché coopératif. Des choses très simples, une accumulation d'actions qui au final ont un impact positif.


Amélie : Cette question revient souvent quand on s'interroge :



« Est-ce que fermer mon robinet va changer le monde ? ». Oui et non.

Si on laissait tous nos papiers par terre, on n'irait pas très loin. Mais il y a aussi une autre échelle d'actions collectives. Cela peut aussi déclencher un besoin de s'informer : « si je fais ça, quelles répercussions cela peut avoir ? ». L'information est partout, et on n'a pas trop d'excuses de ne pas savoir.


Mégane : Oui c'est ça, en fait. Les petites actions peuvent surtout agir sur une prise de conscience collective. C'est par là que ça commence, en devenant intéressé·e par le sujet pour ensuite aller plus loin.



Est-ce qu'il est trop tard pour agir ?


Amélie : Alors, oui, c'est trop tard ; mais ça dépend à quelle échelle. On va dire que c'est « limite ».




Mégane :

C'est pas trop tard, c'est « tard ».

Amélie : Parce que des processus sont déjà enclenchés, comme le changement climatique, et que les engagements des États en la matière sont insuffisants. Disons qu'il est encore temps pour limiter les dégâts, qui vont arriver, parce que climatiquement, c'est trop tard. Mais l'échéance est vraiment brève. Il faut arrêter de dire « demain il sera trop tard », il faut dire « aujourd'hui ».

Cela fait 10 ans que l'on dit que ce sera trop tard et qu'il y aura des conséquences, et les gens disent « mais je ne les vois pas, ces conséquences ». Les conséquences arrivent, et comme le disait Jean Jouzel, on a deux ans pour changer en profondeur notre façon de fonctionner.



Mégane : Pour le côté « collectif » ou « individuel », je ne pense pas que ce soit un « ou » qu'il faille mettre mais un « et ».



Clairement, ça doit partir des deux côtés. On vit tous ensemble.


Amélie : Je dérive un peu mais on se rend compte qu'on invite le citoyen à reprendre sa place et à se dire « ok, est-ce que c'est ça que je veux ? ». Il existe plein de choses à soutenir. Certaines personnes sont démobilisées, en se disant qu'il n'y a plus rien à changer. Je ne pense pas que ce soit le cas. C'est un sujet (le développement durable) où on PEUT avoir un poids en tant que citoyen.



Mégane : Avec le développement durable, il y a aussi un autre enjeu, celui de reconstruire le tissu social. Ça peut remobiliser la solidarité entre les citoyens, reconnecter les gens entre eux, quitter l'individualisme, qui est peut-être allé trop loin. Cette déconnexion, on la voit tous les jours, à Paris, mais pas seulement.



Quelles sont les idées reçues sur le développement durable ?


Amélie : Une vision que certaines personnes ont, car c'est comme ça qu'était présenté le développement durable à l'origine : « le développement durable, c'est sauver la planète ».



Le développement durable, c'est sauver notre société, surtout - ou essayer de l'adapter à ce qui va se passer, climatiquement parlant par exemple.

Beaucoup de gens commencent à le comprendre. Il y a 20 ou 30 ans, au moment des premières mobilisations et quand les scientifiques alertaient sur la crise de la biodiversité, les gens s'en fichaient complètement car ils avaient l'impression que ça ne les concernait pas. Et en fait, il y a un truc important à comprendre : tout ça, c'est pas irréversible. La planète, elle va s'en remettre. Mais nous, on ne pourra pas s'adapter à des changements climatiques aussi drastiques. On s'engage pas juste pour sauver les pandas.


etudiant.gouv : Même si on peut aussi s'engager pour sauver les pandas 😊



Amélie : On peut 🙂 ! Mais il y a une idée reçue, celle de l'écolo qui fait ses petits gestes du quotidien dans son coin et les gens se disent que ça ne les concerne pas. La population constate les catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et puissantes, comme en France les canicules qu'ils commencent à ressentir. Les gens se rendent compte que c'est pas juste loin de chez eux ou un « problème de scientifiques ».




Mégane : Certes, il y a une disparition de la biodiversité, mais il y a une interdépendance claire entre les sociétés humaines et leur environnement...



Amélie : ...qu'on a complètement négligée, dans plein de domaines et il y a eu trop d'abus. On se rend compte maintenant de l'épuisement des sols en agriculture, par exemple, et du rôle-clé de la biodiversité. On se rend compte qu'il y a un modèle qui fonctionnait depuis la Révolution Industrielle, qui a permis un développement énorme de notre societé, mais qui a oublié de prendre en compte des paramètres importants : des paramètres du vivant, des paramètres de ressources - l'eau et le sol ne sont ni inépuisables ni inaltérables.

Bref, pour en revenir à la question sur les idées reçues, s'intéresser au développement durable, c'est pas du tout un délire écolo, et ça touche tous les domaines : économique, social, etc.



Je pense que quels que soient les centres d'intérêt des gens, leurs valeurs, leurs principes... tout est tellement interdépendant que si un domaine traverse une crise, un autre traversera également une crise et cela aura forcément un impact dans la vie de chacun. Par exemple les migrations climatiques, qui ont également une origine et des conséquences économiques et sociales...

Mégane : Le développement durable touche surtout les classes aisées. Il ne touche pas du tout les gens qui sont dans la galère. C'est une question assez délicate parce que ces classes sociales, qui ont plus de moyens, peuvent s'en soucier alors que celles et ceux qui sont dans le besoin n'ont pas forcément les moyens de se poser ce genre de questions.


Amélie : Que ce soit en France ou dans d'autres pays.



Mégane : Il y a deux visions. Soit c'est le devoir de ces classes aisées de se bouger et de prendre les choses en main parce que les populations les plus modestes n'ont pas la possibilité de le faire. Soit tout le monde peut s'impliquer et être acteur de cette transition. C'est un peu des deux je pense.

C'est à certains de l'initier pour, ensuite, accompagner les autres.



C'est quoi, pour vous, le campus durable idéal ?



Amélie : Agir sur des choses simples, qui malgré les apparences ne sont pas des détails. Par exemple, la machine à café qui fournit des gobelets en plastique non réutilisables. On pourrait très bien mettre en place des solutions à cette échelle : un compost, des gobelets réutilisables, etc. En fait c'est pas compliqué, mais peu s'emparent de ces questions.

Mégane : Un campus durable, c'est un campus qui bouge. Il faut que les étudiants soient acteurs de leurs campus. C'est à eux de voir quels sont les changements qui sont possibles, et ensuite d'emmener l'administration avec eux. Aujourd'hui, sauf cas à part, ce n'est pas l'établissement qui va se saisir de ces questions. Aux étudiants de monter des projets locaux.


Amélie : Concrètement, il s'agirait de se dire : « OK, tout ce qui entre et tout ce qui sort du campus, eh bien, au lieu d'en faire quelque chose de linéaire comme partout, comment en faire quelque chose de circulaire ?



Des trucs tout bêtes : réutiliser les déchets de la cantine pour en faire un compost.

Par exemple, dans notre école, il y a un toit avec un potager : on peut très bien créer quelque chose de circulaire, rien qu'entre la cantine et le potager, ce qui à ma connaissance n'est pas le cas.


etudiantgouv : on note des avancées sur le sujet dans certains établissements et dans les Crous.




Mégane : Oui mais typiquement, les universités sont par exemple membres du REFEDD, ce qui est moins le cas des écoles même si c'est l'objectif de certaines d'entre elles : obtenir le label « établissement durable », comme à AgroParisTech.



Vous dites quoi à un·e étudiant·e pour qui le terme « développement durable » semble trop flou ? 


Amélie
 : Je pense que le développement durable, c'est quand on se rend compte que tout est lié : social, économie, environnement. Chaque projet mené a une dimension économique, sociale, etc.



C'est créer de la façon la plus intelligente possible un projet, en prenant en compte ces trois piliers.

Mégane : Oui, des projets qui construisent la société de demain en prenant en compte ces trois piliers. Le « durable » est hyper important, et un projet doit être pérenne en assurant l'équilibre entre ces trois domaines.



Selon vous, faudrait-il que le développement durable soit davantage intégré aux formations, notamment aux formations d'ingénieur ?



Amélie : Je ne pense pas que cela viendra de l'enseignement, mais d'une prise de conscience. On se dit : « on va utiliser notre formation, ce que l'on a appris, pour des projets de développement durable en parallèle ». Mais la formation en elle-même n'est pas faite pour ça. Si on veut ne pas du tout se soucier de ça, on peut. À Polytechnique, ils ont un cours de développement durable, en fin de cursus, mais cela me semble dérisoire face aux enjeux. C'est quand même l'école d'ingénieurs emblématique, ça paraît incroyable qu'on ne tienne pas compte de cet aspect automatiquement.

Mégane : C'est encore trop abstrait. Même si on a des cours sur le sujet, ce qui manque, c'est du concret. On en parlait avec Amélie, l'un des projets futurs du FAYA (NDR : l'une de leurs associations) serait d'intégrer directement dans une UE de l'AgroParisTech des projets pour aider des ONG, des entreprises, que les étudiants soient directement engagés dans des missions qui leur apportent des compétences professionnelles, et qui s'inscrivent dans le développement durable.


Amélie : On aimerait que ce soit pleinement intégré.



Mégane : C'est même nécessaire, si l'on veut construire une génération qui va « changer les choses », qui agit dans cette transition - ça devient indispensable, de notre point de vue en tout cas.


Amélie : Non pas que la formation académique ne soit pas intéressante, mais avec davantage de projets intégrés à la formation, ce serait encore plus intéressant.



Mégane : C'est comme ça qu'on apprend le plus, qu'on tire le plus de leçons, au final. Que ce soit par la prépa', ou d'autres voies d'admission dans ces écoles, on a été habituées à l'académique, et on sait comment apprendre - ça c'est acquis. Mais à force d'accumuler les couches de connaissance, il n'y a rien qui sort du lot.

Justement, des expériences, ce sont des choses qui s'ancrent dans la personnalité de l'individu, dans sa mémoire, et c'est ce qui fait qu'on acquiert des connaissances concrètes sur le développement durable.




Amélie : Et même de façon générale dans tous les domaines, pas que dans le développement durable.



Qu'est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au développement durable ?


Amélie
 : Si je dois donner un événement marquant, un déclic, je dirais que c'était en troisième, quand j'ai appris ce que faisait l'huile de palme et j'ai décidé de ne plus en manger !



C'est un petit geste, mais pour moi, ça a été le premier, et c'est comme ce qu'on disait sur « fermer le robinet pendant qu'on se lave les dents ». C'est le début d'une longue série de petits gestes, d'une prise de conscience plus ou moins lente suivant les gens et le temps que l'on veut y mettre.

C'est juste se rendre compte de l'impact de ce que l'on fait, et qu'on peut le changer, qu'on a une emprise dessus, ça mène petit à petit à s'intéresser à plein d'aspects de la société. C'est une espèce de puzzle qu'on reconstitue. On s'est peut-être intéressée en premier à l'environnement, puis ensuite on va aller à une conférence sur l'énergie, un thème qui a priori ne nous intéresse pas plus que ça, et en fait on se rend compte des liens entre tous les domaines.


Mégane
 : De mon côté, il y a eu deux déclics. Déjà, j'ai grandi dans les Alpes, donc quelque part, quand on a un environnement comme celui-là, on l'aime. Je suis amoureuse de la nature depuis que je suis petite.



Un premier déclic a eu lieu pendant un événement organisé par mon école primaire : un ramassage de déchets autour de l'école. J'ai eu un déclic au niveau de l'impact de l'Homme sur son environnement. Le deuxième déclic a été quand j'ai engagé des études en sciences politiques, après le Bac.

J'avais dans l'idée de comprendre le monde grâce à cette école, d'avoir les clés, parce que j'avais du mal justement à comprendre pourquoi « ce monde-là », pourquoi ces conflits, etc. Et au bout de la troisième année, je me suis dit que je n'aurai pas les clés avec cette école, quelle que soit la formation. Je me suis demandé où aller... et j'ai voulu redonner du sens et être dans l'action directement. Ce qui me tenait à cœur, c'était l'aspect « environnement » du développement durable. Et pour avoir une base solide sur le sujet, j'ai repris un cursus, scientifique, depuis le début, et je suis arrivé à AgroParisTech comme ça.



Pour en revenir aux assos, quels sont les projets à venir dont vous aimeriez parler ?

Amélie : En ce moment, on a un projet inter-écoles (Centrale, Polytechnique, ENS, AgroParisTech, etc), qui implique des associations de développement durable de chaque école, et on travaille ensemble sur « Le manifeste étudiant pour un réveil écologique », et c'est un projet pour dire « Nous étudiants, on est conscients de tout ça, et on demande des opportunités d'emploi pour pouvoir passer à l'action ».




Mégane : C'est un appel au gouvernement, aux entreprises, à agir, maintenant.




Amélie : C'est un projet qui montre au moins que ces assos qui semblent chacune dans leur coin, à installer des composts par-ci par-là ne montent pas que de petites actions et qu'il y a un intérêt à se regrouper.

Mégane : Il y a aussi le fameux projet dont on parlait un peu plus tôt, celui d'intégrer dans les unités d'enseignement des projets, de développement durable si possible. On a aussi de petites idées, comme un incubateur pour accompagner des porteurs de projets. Amélie en parlait, on cherche par exemple à remplacer les gobelets en plastique de la machine à café de l'école.


Amélie : Pas forcément des gros projets, mais au final, l'un d'eux provoquera peut-être un déclic, chez d'autres étudiants ou au sein de l'administration.




Mégane : Pour faire en sorte que les campus soient de plus en plus durables.


Dans le cadre de la Fête de la science, la journée Transition[s] aura lieu le 13 octobre à AgroParisTech > Plus d'infos sur l'événement

1ère publication : 8.10.2018 - Mise à jour : 24.10.2018